« Je me tiens dans une trémie, de la taille et de la forme d’un lit une place. Ses parois sont en bois, son fond en métal, et elle est remplie de châtaignes jusqu’aux chevilles. En dessous, un fourneau dont je sens la chaleur à travers mes bottes. Dans les Cévennes, ce type de fourneau s’appelle une clède, et il appartient à un jeune châtaigniere nommé Camille Fage, qui vient de l’alimenter en bûches. Les flammes crépitent sous nous. « Tu peux sauter, il n’y a pas de problème », dit Camille, et je m’exécute, un peu prudemment.
Mes pieds soulèvent une délicieuse odeur de châtaignes grillées qui sèchent et qui seront bientôt décortiquées et moulues en farine pour faire du pain et des gâteaux. Cet exercice d’équilibriste précaire au-dessus du fourneau semble un symbole approprié pour l’activité de Camille. Une photo accrochée au mur la montre à trois ans, un panier à la main, explorant les châtaigneraies derrière la clède qui appartenait autrefois à ses arrière-grands-parents.
Aujourd’hui âgée de trente-quatre ans et récoltant cinq tonnes de châtaignes par an, elle perpétue une tradition qui lui est chère, tout en surveillant de près les changements climatiques alarmants qui pourraient un jour la faire disparaître. Nous nous montons sur les pentes abruptes pour observer ses arbres. C’est un après-midi d’hiver frisquet, mais le froid est arrivé tard dans les Cévennes cette année, comme Camille le sait pertinemment.

Elle fait partie d’une équipe d’agriculteurs qui collectent des données pour le CNRS sur l’impact du changement climatique sur les châtaigniers. Ces arbres ont besoin de froid, de chaleur et de pluie à des moments précis, mais l’été a été caniculaire et il a trop peu plu cet automne, explique-t-elle. « En octobre, nous avons récolté en t-shirt. »
Ses carnets de terrain regorgent de données sur les précipitations et les températures, la période de bourgeonnement et d’éclosion des fleurs mâles. Elle surveille aussi les maladies. Le pourridié, aussi appelé « encre », se développe particulièrement bien lors des hivers doux. Le changement climatique accélère sa propagation mortelle. Dans la châtaigneraie qu’elle vient de récolter, les filets jonchent encore le sol. Nous poursuivons notre chemin vers une autre châtaigneraie. Ici, plus de filets. « Tous ces arbres », dit-elle en montrant l’enchevêtrement de branches dénudées, « étaient atteints d’encre, et ils sont tous morts maintenant. » La châtaigne est depuis longtemps une culture essentielle dans les rudes collines boisées des Cévennes.
Lorsque Robert Louis Stevenson traversa la région à dos d’âne, il fut émerveillé par le vert éclatant des châtaigneraies. C’était en 1879, à l’apogée du commerce, puis de nombreuses châtaigneraies tombèrent en désuétude. Un grand producteur de châtaignes est toujours en activité, mais c’est grâce aux petits producteurs que la culture de la châtaigne perdure sur les marchés et lors des fêtes de village des Cévennes.
Au sud de la ferme de Camille se trouve le village de Saint-Martin-de-Boubault. Le crépuscule tombe et je suis accueillie par le silence hivernal et le hululement d’une chouette hulotte dans les bois. Non loin de là, dans une salle moderne, règnent une atmosphère chaleureuse et conviviale.
Voici l’Essentiel, un club social et un lieu de rencontre essentiel pour la communauté isolée de Saint-Martin. On m’offre un verre de la bière locale fruitée appelée Putain-Bierre-Cévénol, un nom peut-être trop osé pour être traduit sur la BBC. Céline Rouano est la fondatrice de l’Essentiel et également productrice de châtaignes. Pour elle, le rôle de l’Essentiel et des châtaignes est fondamental, au sens propre du terme, pour le tissu social de son village. Au bar, je discute avec Anne Cati, dont les châtaignes sont transformées avec l’aide de Marguerite, une autre membre de l’Essentiel. Marguerite prête à Anne Cati le matériel nécessaire pour faire de la confiture de châtaignes à partir de sa récolte.
Si le mot d’ordre de l’Essentiel est solidarité, l’autre mot est changement climatique : « Ici, les châtaigniers résistent aux étés caniculaires, mais plus bas dans la vallée, m’explique Anne Cati, à 200 mètres d’altitude, ils dépérissent. » Les châtaignes vont-elles donc disparaître du Cévénnes ? Chacun pèse ses mots, oscillant entre réalisme et espoir. « Disparaître, c’est un mot trop fort », dit Céline.
« Il y a toujours eu des sécheresses et des maladies, c’est juste que la situation s’aggrave. Mais, comme ce club social, ajoute-t-elle, on résiste, on tient bon. »
Tous mes interlocuteurs évoquent les variétés de châtaignes plus résistantes aux intempéries, actuellement en développement. On espère que de telles solutions émergeront en partie des données climatiques que Camille et d’autres recueillent actuellement. Ainsi, au milieu de ce désarroi écologique, une lueur d’espoir subsiste dans les châtaigneraies du Cévennes en ce Noël. « Je ne sais pas si les nouvelles techniques sauveront mes arbres », m’avait confié Camille plus tôt.
Pourrai-je encore faire de la farine de châtaignes à 70 ans ? Je l’espère de tout cœur. »